Dr Pascal Roudier, quel est votre parcours et votre rôle dans Ginkgo 

De formation je suis Docteur en hydrogéologie. Au lieu de faire carrière dans les classiques domaines pétrolier et minier comme un certain nombre de mes confrères, mon parcours professionnel s’est très rapidement orienté vers la dé- pollution, domaine presque totalement inconnu en France à la fin des années quatre-vingt. J’ai créé l’une des toutes premières sociétés de dépollution en France, ATE, qui a plus tard été intégrée au sein du groupe Suez. Je dispose aujourd’hui de près de 25 années d’expérience dépollution et une grosse centaine de projets de dépollution à mon actif. J’ai rejoint l’équipe fondatrice de Ginkgo en 2008 et occupe le rôle de Directeur Environnement du fonds. Mon travail est de mettre en place la stratégie d’assainissement et de dépollution pour les projets de Ginkgo. Il faut que l’approche retenue soit économiquement viable mais également vertueuse : pas question de tout envoyer à la décharge ou de pratiquer le confinement.

 

Nous cherchons systématiquement à identifier les solutions techniques les plus performantes et adéquates pour traiter les sources de pollution, si possible « in situ ». Je reste d’ailleurs en contact étroit avec le monde de la recherche afin de suivre de près les évolutions techniques les plus innovantes dans le domaine.

Pourquoi existe-t-il si peu d’acteurs privés dans le domaine de la réhabili- tation de friches polluées ?


Requalifier ou réhabiliter des friches polluées – les anglo-saxons utilisent le terme « brownfield remediation » – est un métier complexe, parsemé d’embûches, qui requiert une approche systémique et intégrée dans la durée. Il s’agit de gérer des projets à l’échelle de quartiers, dont le cycle de vie est souvent de 5 ans ou plus et qui sont très consommateurs de fonds propres. Ce métier de niche de « dépol- lueur – aménageur » nécessite une solide expertise technique au sein de l’équipe de gestion, tant en matière de dépollution que d’aménagement urbain, de même que des investisseurs solides et porteurs d’une vraie vision sociétale de long terme. Nous avons dans ce cadre le privilège de bénéficier de l’appui d’une demi douzaine d’investisseurs institutionnels de grand renom, parmi lesquels le Groupe Edmond de Rothschild, la Caisse des Dépôts et la Banque Européenne d’Investissement. L’approche partenariale avec les collectivités territoriales – les mairies, les communautés de communes, métropoles – ainsi qu’avec les autorités préfectorales est également essentielle dans notre métier. Le devenir d’une friche s’établit graduellement dans le dialogue avec les élus. Ce dialogue est facilité par le fait que nous intervenons souvent dans des dossiers bloqués depuis de nombreuses années et présentant des risques sanitaires importants. Mais nous sommes également tributaires du calendrier électoral qui peut parfois impacter le rythme des projets. Pour répondre à votre question, je pense que la conjonction de contraintes en matière de durée de projet, de besoins en fonds propres, de technicité environnementale et de calendrier politique peut décourager de possibles nouveaux entrants. Pourtant ce n’est pas le travail qui manque !

Travaillez-vous avec des subventions d’Etat ?


Nos projets doivent présenter un retour sur investissement sans mobiliser de subventions. Nos actionnaires sont rémunérés sur base de notre travail, pas sur le dos du contribuable.

Au final, qu’est ce que vous « produisez » ?


Au terme des opérations de dépollution et d’aménagement sur la demi-douzaine de sites du portefeuille, Ginkgo produira de l’ordre de 230’000 mètres carrés de droits à construire dont plus de 85% à vocation résidentielle, soit un peu plus de 3000 logements, une denrée rare répondant à d’importants besoins dans un contexte de raréfaction du foncier constructible dans les métropoles françaises. Notre travail est de recréer du foncier constructible, de « construire la ville sur la ville », de freiner le phénomène d’étalement urbain et bien sûr de faire reculer les problématiques sanitaires associées à la pollution.

Comment sélectionnez-vous vos projets ?


Nous sommes très sélectifs sur les dossiers que nous retenons. Tout d’abord nous ne retenons que les friches qui sont lourdement polluées et qui sont hors du champ d’intervention des opérateurs immobiliers traditionnels. C’est sur ce type de projets que nous pouvons réelle- ment déployer notre valeur ajoutée. Notre démarche s’inscrivant dans la durée, nous sommes également très attentifs à la qualité des emplacements des friches et recherchons des localisations dans des marchés profonds et récurrents. A titre d’exemple, nous travaillons actuellement sur deux projets en première couronne parisienne, à Choisy-le-Roi et Romain- ville, à la frontière de Montreuil, un projet dans le 7ème arrondissement de Lyon, dans le quartier de Gerland, et un projet à Annecy, une ville qui bénéficie notamment de sa proximité avec Genève. Nous sommes également présents en Belgique, à proximité de la ville universitaire de Lou- vain-la-Neuve ainsi qu’à Tournai, en périphérie immédiate de Lille. L’équipe étudie de l’ordre de 30 dossiers par an pour n’en sélectionner finalement que deux ou trois : il y a vraiment un effet d’entonnoir.

Y a-t-il un avenir pour votre métier ? 

Nous avons lancé le fonds Ginkgo en 2010 et, après quatre ans, nous étions entièrement engagés. Avec l’appui du Groupe Edmond de Rothschild, nous prévoyons de mettre en place un nouveau véhicule à la rentrée pour pour- suivre notre activité dans les prochaines années. Nous avons d’ores et déjà identifié une vingtaine de projets potentiels ! Je ne suis pas un homme de clichés mais j’invite chacun à méditer cet ancien proverbe indien : « nous n’héritons pas de la terre de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants.»

Les Echos – Mai 2015  |  http://www.ginkgo-advisor.com/wp-content/uploads/2015/05/Les-Echos-1-mai-2015-331.pdf